Guide pratique à destination des collectionneurs ropsiens

Collectionner Félicien Rops (1833-1898), c’est entrer dans un univers particulier, où se mêlent expérimentation technique, virtuosité graphique et regard critique sur le 19e siècle. Face à la diversité des œuvres, des états, des supports, des techniques et des enjeux de conservation, le collectionneur qui veut se constituer une collection ropsienne peut vite se trouver démuni. Si rien ne peut remplacer un œil aiguisé et une solide connaissance forgés par les années de pratique, ce petit guide a toutefois pour ambition d’offrir quelques conseils, repères et outils pour permettre à tout un chacun d’approcher, d’identifier et de documenter leurs œuvres de « l’infâme Fély ».

Les éléments-clés à connaître

Un artiste aux multiples talents

Félicien Rops s’est illustré durant sa carrière par ses talents de graveur, de dessinateur, d’épistolier et dans une moindre mesure, de peintre. Ses œuvres connues sont donc des dessins, des gravures (ou estampes), des lettres (illustrées ou non) et des peintures. On ne lui connait aucune sculpture ou autre expression artistique.

Sa production

Travailleur infatigable, il a produit près de 4.000 lettres,  1.000 gravures différentes – souvent avec des variantes, des états successifs, des tirages tardifs qu’il ne numérotait jamais ou bien encore des dessins ou textes en marge –, plus de 350 peintures et plusieurs centaines de dessins. La plupart ont été achetées et ont circulé au sein de collections privées du vivant de l’artiste.

Ses techniques

Rops est un expérimentateur dans l’âme, qui n’a cessé de tester et de mélanger diverses techniques dans une démarche constante de perfectionnement : la lithographie, l’eau-forte, la pointe sèche, le vernis mou, l’aquatinte et la manière noire en gravure ; et le fusain, le pastel, la craie, la pierre noire, la sanguine, la mine graphite, les crayons de couleur, l’encre, la gouache et l’aquarelle pour ses dessins. Il a, de tous temps, possédé une presse dans son atelier, qui lui permettait d’imprimer lui-même certaines de ses gravures, de multiplier les essais sur différents papiers et de varier les supports pour un même tirage.

 Les copies et reproductions

L’œuvre graphique de Rops est l’une des plus reproduites au 19e siècle et au début du 20e siècle. D’une part, il recourait aux services de photograveurs – à l'instar de Léon Évely – pour reproduire ses œuvres graphiques par des procédés photomécaniques (l’héliogravure, par exemple) et pour les retravailler par la suite. D’autre part, ses éditeurs, et parfois lui-même, ont fait appel aux services de plusieurs graveurs comme Jean-François Taelemans, Albert Bertrand et François Courboin pour réaliser des tirages, le plus souvent en couleurs, de ses dessins ou de ses peintures À cela s’ajoutent les tirages réalisés entre 1899 et 1912 par son ancien éditeur Gustave Pellet, suite à la vente publique et posthume des droits d’auteur de son œuvre par ses héritiers, ainsi que des reproductions héliogravées et phototypies exécutés pour les nombreux ouvrages sur sa vie et son œuvre.

Son style et ses influences

Artiste profondément anti-académique et libre, il est difficile de rattacher Rops à un courant artistique particulier. Son style, qu’il revendique ropsien, est toutefois inspiré par le réalisme, l’impressionnisme, le symbolisme, le japonisme et l’esprit fin-de-siècle en vogue au 19e siècle. Deux de ses marques de fabrique ? Un trait vif, incisif et précis aussi bien dans ses dessins réalistes et ses caricatures que dans son célèbre demi-nu ropsien, où la femme n’est jamais complètement dénudée.

Ses thématiques de prédilection

Les thèmes majeurs de son œuvre sont la caricature, la femme, l’érotisme, le satanisme, la botanique et la critique de la bourgeoisie, du clergé, de l’hypocrisie sociale, de la politique et des mœurs de la société du 19e siècle. Une partie de sa production est liée aux mouvements littéraires de son époque qu’il a abondamment illustrés sur demande d’éditeurs belges et parisiens. On lui connait également quelques croquis de mode et supports publicitaires réalisés pour la Maison Duluc, tenue par ses deux compagnes Aurélie et Léontine Duluc ainsi que diverses lettrines et menus exécutés pour ses proches. Ses œuvres – et principalement ses peintures à l’huile – représentent aussi les différents lieux qu’il a habités (Namur, Bruxelles, Mettet et son château de Thozée, Paris, Corbeil-Essonnes et sa maison de la Demi-Lune) ou qu’il a visités lors de voyages (la côte belge, la Meuse et ses paysages, la Bretagne, la Normandie, le sud de la France, Monaco, la Hollande, l’Espagne, la Hongrie, l’Amérique du Nord, la Scandinavie, l’Algérie et le Sahara).

Les questions à se poser

Quel est le médium artistique de votre œuvre (dessin, peinture ou gravure) ? Et sur quel support est-elle réalisée ?

Astuce 1 : à l’exception des lithographies et des phototypies, les gravures se repèrent entre-autres par la présence d’une cuvette, c’est-à-dire l’empreinte laissée par la plaque de gravure lors de son passage dans la presse.

Astuce 2 : le support utilisé par l’artiste peut aider à identifier le médium. Chez Rops, ses gravures sont réalisées sur papier (Hollande, Japon, Chine jaune ou gris appliqué, etc. qu’il soit vélin ou vergé) ou sur papier ordinaire (pour les lithographies des journaux et revues du début de sa carrière). Les dessins le sont sur papier (du même type que précédemment), sur carton ou sur papier calque (dans une perspective de reproduction postérieure). Ses peintures sont, quant à elle, exécutées sur toile, sur soie ou sur panneau de bois, où est parfois collé – par la technique du « marouflage » – une toile ou un papier. À noter que les reproductions posthumes réalisées par Gustave Pellet ont été imprimées sur un papier Japon épais que l’artiste n’utilisait pas.

Astuce 3 : les médiums se mélangent parfois chez Rops : ses gravures peuvent être agrémentées de dessins ou de textes en marge (ses fameuses « marginalia ») et ses lettres, illustrées de gravures ou de dessins.

Quelle est la technique artistique utilisée (voir la section « Ses techniques ») ?

Astuce 1 : les catalogues raisonnés de l’œuvre gravé et peint de l’artiste sont de précieux atouts dans l’identification de ces techniques.

Astuce 2 : un mélange de techniques de dessin ou de gravure peut être un indice d’une création originale de Félicien Rops.  Ses œuvres gravées, par exemple, associent souvent les techniques (pointe sèche, eau-forte, aquatinte, etc.). Ses héliogravures de ses œuvres peuvent également être recouvertes partiellement ou complètement d’aquarelle, de pastel et de gouache pour plus de rareté.

Astuce 3 : s’il s’agit d’une héliogravure non retouchée ou en couleurs, d’une gravure en couleurs au repérage ou d’une phototypie, l’œuvre est probablement une reproduction et non pas un original de la main de l’artiste.

Que représente votre œuvre ? Quel est son style ? Y retrouve-t-on les thématiques développées par l’artiste au cours de sa carrière ? (voir les sections « Son style et ses influences » et « Ses thématiques de prédilection »)

Astuce : lisez un maximum sur la vie de Félicien Rops pour vous imprégner de son univers et pour repérer ses centres d’intérêt.

Votre œuvre est-elle signée ?

Astuce 1 : la présence d’une signature peut attester l’authenticité d’une œuvre ou non. Félicien Rops signait régulièrement ses dessins et ses gravures au crayon graphite, au fusain, au crayon de couleur (le plus souvent, rouge) ou bien à l’encre, mais ce n’était pas systématique. En outre, l’artiste variait ses signatures et ses monogrammes : FR, F.R, F R., F. Rops, FRops, Fély Rops et Félicien Rops. À noter qu’une signature manuscrite est toujours plus fiable qu’une signature gravée dans la plaque – qui est, par définition, reproduite.

Astuce 2 : prenez le temps d’examiner et de comparer la signature de votre œuvre avec les œuvres authentifiées de l’artiste. Les fausses signatures sont en effet nombreuses dans les peintures et dessins attribués à l’artiste.

Votre œuvre présente-t-elle d’autres inscriptions et annotations ?

Astuce 1 : Félicien Rops datait et titrait parfois directement ses œuvres, soit de manière manuscrite, soit dans la plaque de gravure. Ces inscriptions peuvent vous être utiles pour identifier et situer l’œuvre dans la production du graveur. 

Astuce 2 : les différents collectionneurs de l’artiste ont parfois laissé leur empreinte sur leur pièce de collection (numéro d’inventaire, état ou techniques de gravure, identification du titre, commentaires, historique de l’œuvre, etc.) : ces informations vous seront précieuses mais vérifiez-les car toutes ne sont pas fiables. 

Astuce 3 : dans le cas d’une œuvre sur papier, placez-la sur une table lumineuse ou sous une lumière vive pour déceler la présence d’un filigrane éventuel. Ce dernier peut vous renseigner sur le fabricant du papier et vous permettre de déterminer si celui-ci aurait pu fournir Félicien Rops ou non.

Votre œuvre présente-t-elle des cachets – qu’ils soient secs ou à l’encre –, ou bien encore des étiquettes ?

Astuce 1 :  un cachet a souvent été apposé par les collectionneurs des 19e et 20e siècles. Il peut vous renseigner sur l’historique de l’œuvre, sur ses différents propriétaires au fil des années. Un cachet d’une collection reconnue, d’un collectionneur averti, est souvent de bon augure.

Astuce 2 : la présence d’étiquettes permet également d’avoir des informations complémentaires sur l’histoire d’une œuvre : ses propriétaires successifs, ses lieux d’exposition, son contexte de production ou de réalisation, etc. L’exposition dans un musée, dont l’expertise est reconnue, est un gage de qualité.

Dans quel état de conservation votre œuvre se trouve-t-elle ? Est-elle complète ou partielle ? Est-elle en parfait état ou présente-t-elle des altérations ?

Astuce :  la valeur financière d’une œuvre est toujours tributaire de son état de conservation, peu importe la qualité de son exécution. Cherchez la présence d’altérations : traces d’humidité (auréoles ou taches), oxydation et jaunissement du papier, déchirure, plis et pliures, gondolement, trous, parties manquantes, craquelures, pertes de matière, traces de doigts, encrassement, etc.

Les outils pour identifier et documenter son œuvre

Les catalogues raisonnés

L'œuvre gravé et lithographié de Félicien Rops par Maurice Exsteens (1928, éd. Pellet, 4 tomes) : ce catalogue raisonné, publié par le gendre de Gustave Pellet, est l’un des deux ouvrages de référence utilisé par les spécialistes pour l’identification et la classification de l’œuvre gravé et lithographié de Félicien Rops.

Les + : près de 1.200 gravures référencées réparties en trois parties (les lithographies, les gravures en taille douce et les reproductions par d’autres graveurs), avec une table alphabétique par titre. La plupart des fiches comprennent une illustration, un titre, une éventuelle datation, les techniques utilisées, une description des états de gravure et parfois, un petit commentaire sur l’œuvre.

Les - : n’inclut pas (ou très peu) les productions du début de carrière de Félicien Rops (entre 1851 et 1855) et présente quelques erreurs de titre et d’identification des techniques utilisées.

Catalogue de l’œuvre gravé et lithographié de Félicien Rops par Eugène Rouir (1987-1992, éd. Claude van Loock, 3 tomes) : révision du catalogue raisonné de Maurice Exsteens (1928) et deuxième ouvrage de référence pour l’identification et la classification de l’œuvre gravé et lithographié de Félicien Rops. À utiliser de manière complémentaire avec le premier.

Les + : près de 800 gravures référencées réparties en deux parties (les lithographies et les eaux-fortes), avec une table alphabétique par titre et une table de correspondance avec la numérotation de Maurice Exsteens entre autres. Les fiches se présentent comme celles du catalogue de 1928, mais avec des illustrations supplémentaires, avec l’ajout des productions du début de carrière de Félicien Rops et en précisant ou en corrigeant les techniques utilisées, les titres, les datations et les états de gravure par l’exploitation de la correspondance et des archives de l’artiste. L’ouvrage comprend également des essais techniques (sur les techniques et les supports utilisés par l’artiste et les différentes reproductions de son œuvre, par exemple) et des outils pratiques comme un index des cachets de collection les plus répandus sur les productions de Rops.

Les - : n’inclut pas les reproductions de l’œuvre de Félicien Rops par d’autres graveurs (héliogravures pures, gravures en couleurs, phototypies, etc.).

Félicien Rops par Robert Delevoy, Gilbert Lascaut, Jean-Pierre Verheggen et Guy Cuvelier (1985, éd. Lebeer-Hossman, 1 tome) : ce catalogue raisonné de l’œuvre peint de Félicien Rops par Guy Cuvelier est l’ouvrage de référence pour l’identification des peintures de l’artiste. Une révision est en cours de réalisation et sera bientôt proposée par le musée Félicien Rops.

Les + : près de 300 peintures référencées avec une table alphabétique par titre et une fiche reprenant, le plus souvent, une illustration, un ou plusieurs titres, une proposition de datation, la technique et le support, la présence ou non d’une date ou d’une signature, la localisation actuelle, la provenance de l’œuvre, un historique des expositions et une liste bibliographique.

Les - : des illustrations en noir et blanc, quelques erreurs d’attribution et un recensement non-exhaustif.

Les sites web

  • collections-musee-rops.be: l’inventaire en ligne des collections du musée Félicien Rops – Province de Namur, reprenant plus de 4 000 fiches d’inventaire détaillées, des focus thématiques et une mise en ligne des journaux Uylenspiegel et Le Crocodile avec divers index et la possibilité de recherche en plein texte. Le site web est régulièrement mis à jour et comportera prochainement une base de données des marques de collection et des signatures présentes sur les œuvres de l’artiste.
  • ropslettres.be: l’édition scientifique de la correspondance de Félicien Rops par le musée du même nom, avec plus de 3.500 lettres écrites par l’artiste. Le site web comprend des focus thématiques, une section dédiée aux lettres lues et un moteur de recherche par mots clés, par destinataire et par lieu de rédaction entre autres permettant une recherche en plein texte dans la correspondance de Rops. Il propose également un index alphabétique de son réseau artistique, une bibliographie de référence et une biographie chronologique de l’artiste.
  • memoryofpaper.eu: un portail international sur le papier et son histoire, proposant une bibliographie de référence et un catalogue de recherche pour l’identification des filigranes.
  • marquesdecollections.fr: une base de données de référence pour identifier les marques de collections de dessins et d’estampes.


Les bibliothèques et centres de documentation

Depuis le 19e siècle, des centaines d’ouvrages ont été écrits sur la vie et l’œuvre de Félicien Rops : revues, journaux, monographies et catalogues d’exposition sont autant d’outils utiles pour mieux connaître et appréhender la carrière de l’artiste, et pour documenter toute œuvre que vous pourriez posséder. Ces livres sont disponibles dans de nombreuses bibliothèques publiques et/ou universitaires, notamment au sein du centre de documentation du musée Félicien Rops (accessible sur rendez-vous à valerie.minten@province.namur.be).

Comment conserver son œuvre ?

Qui peut authentifier mon œuvre ?

Tout expert spécialisé dans l’œuvre de Félicien Rops ou l’art du 19e siècle, qu’il soit indépendant, employé par une galerie ou une salle de ventes ou bien rattaché à une université, un centre de recherches ou un musée. Le musée Félicien Rops est aujourd’hui l’expert de référence au niveau international pour l’œuvre de l’artiste.

Qui peut estimer la valeur de mon œuvre ?

La cote d’un artiste étant en constante évolution, il est parfois difficile d’estimer la valeur financière d’une œuvre tant celle-ci dépend de sa qualité, de sa rareté, de son état de conservation et de la demande sur le marché de l’art. Des outils en lignes comme les plateformes ArtpriceInvaluable, Drouot.com et Interencheres peuvent être utiles dans cette démarche, tout comme le recours à un expert indépendant ou rattaché à une galerie ou une salle de ventes. À noter que les musées ne peuvent déontologiquement pas estimer la valeur d’une œuvre.

Comment faire expertiser son œuvre ?

Les œuvres de Félicien Rops étant toute particulièrement sensibles à l’humidité, à la chaleur et à la lumière, voici quelques conseils de base pour les conserver :

  • Manipulez toujours votre œuvre avec des gants ou des mains propres.
  • Évitez d’exposer votre œuvre à la lumière du soleil ou dans un intérieur très lumineux et dotez-la d’une vitre anti-UV pour la protéger.
  • Conservez votre dessin ou votre gravure dans un passe-partout et/ou dans une pochette de conservation non-acide et neutre chimiquement (le polyester Melinex, par exemple).
  • Aménagez votre intérieur pour offrir à votre œuvre des conditions de conservation idéales, à savoir une pièce dont l’humidité est comprise entre 40 et 60% et dont la température se situe entre 18 et 22 degrés, avec le moins de variations journalières possibles.
  • Recourez aux services d’un restaurateur ou d’une restauratrice d’art pour analyser votre œuvre, la faire restaurer ou obtenir des conseils pour sa conservation.

Guide pratique rédigé par Thomas CLEEREBAUT, conservateur adjoint - responsable des collections du musée Félicien Rops
Mise à jour : mai 2026